SAINT MICHEL

« The two of us »

En 2013, Saint Michel avait deux visages, ceux de Philippe Thuillier et Emile Larroche, lorsque l’on découvrit un premier album au titre en forme de manifeste : Making love & climbing. Eveiller la sensualité et conduire aux hautes altitudes étaient en effet deux des pouvoirs secrets, parmi bien d’autres, de ce joli disque conçu en autarcie dans une chambre minuscule, mais dont la luxuriance pop semblait provenir des meilleurs studios cossus des années 70 et 80. Ces deux jeunes acrobates parvenaient même à faire un grand écart gracieux entre Supertramp (avec en invité le saxophoniste John Helliwell) et la French Touch (Alex Gopher aux mixes) dont ils partageaient le berceau, Versailles.

Quatre ans plus tard, Emile est parti vers d’autres latitudes musicales avec son propre groupe, laissant Philippe seul à la barre du navire Saint Michel, pour un deuxième album dont le nom, The Two of us, envoie un signal amical à son ancien complice. Pour un musicien désormais sans alter-ego, les quatre murs d’une chambre étaient décidemment trop étouffants, alors Philippe s’est employé à dénicher le lieu idéal pour offrir d’autres perspectives à Saint Michel. Avec le soutien de la ville de Versailles, il a posé ses instruments et ses ordinateurs d’homme-studio dans une dépendance de la bibliothèque municipale, une vaste pièce de 200 m2 ayant abrité sous Louis XV le ministère de la marine, ouvrant à perte de vue sur les jardins de l’orangerie. Le cockpit parfait pour le voyage immobile qui allait démarrer. Une seule écoute suffira à mesurer combien ce déménagement fut profitable et fertile à l’imaginaire musical de Saint Michel, et combien cette solitude apparente se révèle en réalité un leurre, tant les invités sont nombreux à partager désormais les envies d’expansion de Philippe.

Dès Caesare Borgia, le titre d’ouverture, c’est la puissante voix soul de Elisa Jo qui provoque les premières étincelles électro-disco, où l’on retrouve l’empreinte Saint Michel mais téléportée dans le futur, un Vocoder mêlant sa torpeur mélancolique aux braises d’Elisa pour un choc thermique qui ressemble à un tube. Et ce n’est pas la rappeuse californienne Closegood, protégée de Leeroy, qui fera descendre la température, malgré la solennité quasi religieuse deChurch, un titre sous hypnose qui invite des cuivres langoureux entre les vitraux. D’autres sirènes plus ou moins vindicatives ont été embarquées sur cet esquif pour une traversée sur désir nimbée par les aurores boréales. Mathilda des Toulousains After Marianne illumine ainsi Open book de son chant opalescent, quand la lyonnaise Elodie du groupe Holy Two fait montre de son flow androgyne sur Elephant. Ces demoiselles à l’honneur, Philippe les a choisies a dessein, lui qui s’imagine aisément  « In a girls world » en coda de l’album.

« La musique doit rester une aire de jeu » proclame Philippe Thuillier, qui n’a pas choisi par hasard le panneau de basket de la pochette – photo prise par lui-même dans l’Aveyron, mais que n’aurait pas renié Martin Parr. L’air de jeu s’est considérablement étendue depuis le premier album, la musique alentour aussi a évolué, et Philippe n’a pas hésité une seconde à introduire dans ses chansons rêveuses des éléments perturbateurs empruntés au hip-hop, au trap, au R’n’B, tout en conservant la maîtrise totale de son travail. Multi-instrumentiste, ingénieur du son, producteur, programmateur, chanteur, il a même cette fois réalisé le mixage de The Two of us. Cet admirateur de Brian Wilson comme de Franck Ocean sait combien sont précieuses les heures passées à peaufiner un son, car les détails plus que jamais ici fascineront autant que la vue d’ensemble.

Le groove solaire et les voix mercuriales de You call my name vous rappellent un duo de robots superstars ? Pas de problème, Philippe revendique toujours cet héritage des grands-frères de vague électro-frenchie partie à la conquête du monde, comme il revendique leurs références communes. Le Yacht-rock aux dents scintillantes de Hall & Oates, les articulations souples et les guitares cocottes de Chic, les mélodies à la fois planantes et ardentes des Pet Shop Boys ou de Beach House, voilà qui constitue l’ADN d’un album qui balance en permanence entre l’extase et le spleen, sous des lampions synthétiques qui tournent jusqu’au bout de la nuit.

Un premier voile fut levé sur le nouveau Saint Michel au printemps 2017, avec l’entêtant single You and I qui montrait, roulement de tambours à l’appui, que l’esprit de conquête serait le mot d’ordre de ce nouvel album. La production martiale de Boots et les claviers house de Kingdom confirment cette envie de déchirer le ciel et de partir à la recherche de nouveaux royaumes célestes. Les stimulations sensorielles de Saint Michel et les voix de ses déesses nous y entrainent, et on n’a pas hâte de trouver le chemin du retour.

SORTIE ALBUM : le 09 mars 2018
CONCERT : le 29 mars 2018 au Point Éphémère
LABEL : Un Plan Simple

You & I